Ceux du mercure, 1. L’ombrelle

Éléonore Monsont et Adélaïde Boulanger hésitaient devant la porte du gymnase. Des cris et conversations provenaient de l’intérieur. Les deux amies se concertèrent du regard, avant qu’Adélaïde ne se dévoue finalement et ne pousse le battant.

Une dizaine de jeunes femmes tournèrent la tête pour dévisager les nouvelles venues. Éléonore se sentit rougir. Adélaïde et elle portaient encore leurs uniformes mercuriens, pantalon marron et vareuse bleue, alors que toutes les demoiselles avaient revêtu d’élégantes tenues de ville, à savoir longue robe, chemisier et ombrelle.

Artémise Bouquet, la doctoresse de la caserne sud, fendant le cercle, s’avança vers Adélaïde et Eléonore. Les deux arrivantes ne purent réprimer un mouvement de recul. Artémise était connue pour sa sévérité, gare à celui qui la contrariait ! Seule femme médecin, métisse de surcroît, elle menait son infirmerie d’une main de fer qui forçait le respect. On l’admirait, comme on la redoutait, même si ses origines scandaleuses avaient tendance à faire jaser. Mais bien loin de la réputation de dragon qu’on lui prêtait, Artémise les accueillit avec un sourire chaleureux.

— Le capitaine Rocheclaire m’avait annoncé que j’aurais peut-être deux nouvelles élèves. Je suis ravie de constater que vous avez franchi le pas.

Adélaïde s’inclina avec grâce, alors que Léo bafouillait quelques mots incompréhensibles, tout en se morigénant intérieurement d’être aussi empotée. La doctoresse les scruta. Artémise était vêtue de sa robe bleue et de son tablier blanc de travail. Ses cheveux étaient tirés en arrière, dissimulés sous une coiffe de coton. Même ainsi dans ces habits simples, Léo la trouva splendide et majestueuse.

— Je reconnais bien sûr mademoiselle Boulanger, déclara Artémise. Il me semble vous avoir déjà soignée suite à une rencontre avec un Pantin.

Adélaïde confirma d’un hochement de tête. Le médecin se tourna vers Éléonore.

— Et vous devez être mademoiselle Monsont, notre nouvel officier scientifique. Ma discrète voisine que je n’entends guère. Un progrès par rapport à votre prédécesseur, croyez-moi.

Léo ne sut qu’opiner à ces paroles. Elle avait été nommée à la caserne un mois auparavant, en remplacement de Charles Guillon, parti en retraite. Elle logeait sur le même palier qu’Artémise Bouquet et le lieutenant Berland. Elle s’efforçait de rester la plus invisible possible et n’aimait guère qu’on la remarque pour autre chose que ses capacités à lire et interpréter les failles.

— Bien, je suppose que vous vous trouvez ici pour apprendre comment vous débarrasser des importuns, déclara Artémise.

Adélaïde et Léo hochèrent la tête.

— Alors débutons.

Le cercle des élèves d’Artémise s’élargit pour laisser la place aux nouvelles venues.

— Je vous explique le déroulement de la session. Nous commencerons par une série d’échauffements, puis je vous ferai une démonstration de quelques mouvements simples que vous pratiquerez ensemble et nous terminerons par des étirements, annonça la professeure.

Les demoiselles acquiescèrent. Artémise donna le signal du début de la séance par des assouplissements des différentes articulations. Léo et Adélaïde imitèrent la doctoresse, louchant parfois sur leurs compagnes pour ne pas être perdues. Tout en exécutant les mouvements prescrits, Éléonore observa les alentours. Le gymnase était assez grand, meublé d’agrès de gymnastique, cheval d’arçon, poutres… Sans compter tous les instruments biscornus que le capitaine Rocheclaire adorait utiliser pour muscler ou améliorer la rapidité de ses recrues. Léo n’avait rejoint les brigades que depuis un mois, mais elle avait déjà appris à redouter les entraînements du capitaine. Enfin, visiblement, les échauffements d’Artémise ne suffisaient pas à décourager la dizaine de jeunes filles se trouvant ici. Léo n’aimait guère se retrouver en groupe ainsi. Elle n’était venue que parce qu’Adélaïde avait insisté. Elle commençait d’ailleurs à se demander ce qu’elle fichait là quand Artémise claqua dans ses mains.

— Je pense que nous sommes assez échauffées. Passons aux travaux pratiques.

Elle regarda Léo et Adélaïde.

— Je vois que vous avez amené une canne et une ombrelle. C’est parfait. Monsieur Lemasson, voulez-vous approcher, je vous prie ?

Éléonore remarqua alors un homme tassé dans un coin de la salle, derrière une poutre de gymnastique. Il renâcla. Artémise répéta son ordre. L’homme se leva et s’avança. Léo reconnut Norbert Lemasson, l’un des infirmiers, réputé dans la caserne pour ses « créations » impliquant alambics, fruits et grains. D’ordinaire, Norbert était assuré, volontiers vantard. Mais pour l’heure, il affichait l’expression d’une bête traquée.

— Bien, monsieur Lemasson ici présent a gentiment accepté de servir d’aide à ma démonstration, déclara mademoiselle Bouquet.

Elle sourit, Éléonore frissonna. Norbert adressa un regard suppliant à Artémise. Pour toute réponse, elle attrapa son ombrelle. Loin de l’accessoire élégant et raffiné des coquettes, la sienne était munie de solides baleines de métal et d’un manche en bois robuste. Norbert soupira profondément, Artémise le toisa, l’infirmier battit en retraite et enfila un plastron molletonné. Il déglutit avant de se placer face à la doctoresse.

— Aujourd’hui, mesdemoiselles, nous allons travailler un mouvement simple de défense contre la charge d’un adversaire.

Elle saisit son parapluie à deux mains, dans une attitude humble et discrète.

— Monsieur Lemasson, attaquez-moi, ordonna-t-elle.

L’homme hésita.

— Si, si, attaquez-moi, insista-t-elle.

Norbert étouffa un gémissement et avança sur Artémise, s’efforçant de paraître menaçant. Artémise fuit précipitamment.

— Voyez, je prends l’air effrayé, je recule, je recule car je ne suis qu’une faible femme. Mon opposant se sent en confiance et tente de m’attraper.

Norbert tendit les bras pour essayer de l’agripper par les épaules.

— Et là…

Artémise se détendit soudainement et asséna plusieurs violents coups de pointe de son ombrelle à son agresseur. Malgré le plastron, Norbert se plia en deux. Artémise se dégagea, effectua un moulinet de son ombrelle et l’abattit sur la nuque de son assaillant, l’arrêtant heureusement avant l’impact fatal. Norbert Lemasson jugea bon de se laisser glisser au sol pour ne plus bouger. Un murmure parcourut l’assemblée, Artémise les observait avec sévérité.

— Vous avez bien compris ? D’abord vous reculez en tenant bien votre ombrelle à deux mains contre vous, et lorsque votre adversaire est sûr de lui, vous l’estoquez à l’estomac. Des questions ? Non ? Bien, c’est à vous.

Adélaïde tira Léo par la manche. La jeune femme s’aperçut qu’elle contemplait toujours la scène bouche bée. Adélaïde lui tendit un plastron et attrapa une ombrelle. Elles se mirent à répéter l’exercice avec application, car la doctoresse veillait au grain et surveillait ses élèves.

— Pourquoi elle a pris Norbert pour la démonstration ? demanda finalement Léo alors qu’Artémise regardait ailleurs.

— Il parait qu’elle l’a surpris en train de faucher dans la réserve de médicaments, chuchota Adélaïde. Il a de la chance d’être un bon infirmier. Sinon, qu’est-ce qu’il aurait dégusté !

— Ah. Parce que là, c’était rien ?

— Non, si elle avait vraiment été en colère, elle l’aurait confié au commissaire Simonet. Ou au capitaine Rocheclaire pour un entraînement spécial ?

Léo n’avait expérimenté que les échauffements « normaux », elle frissonna à la pensée de ce que devait être le « spécial ».

— Eh bien, mesdemoiselles, on discute ?

La voix d’Artémise les fit sursauter. Elle les contemplait avec une lueur amusée dans les yeux et un sourire en coin. Léo rougit violemment d’être ainsi prise en faute.

— Alors, montrez-moi comment vous vous en tirez, déclara Artémise.

Éléonore joua l’agresseur et Adélaïde la pauvre jeune fille éplorée. La doctoresse hocha la tête.

— Bien, bien, retenez ce mouvement, il pourra vous être utile.

Elle allait passer à un autre groupe lorsqu’elle remarqua l’ombrelle d’Adélaïde.

— Qu’avez-vous mis au bout de votre pommeau ? demanda-t-elle.

— Euh… de la fonte, madame, répondit l’intéressée, toute penaude.

Elle lui tendit l’instrument incriminé. Artémise le soupesa d’un air approbateur.

— Fascinant, dit-elle.

Elle rendit l’objet à sa propriétaire et s’éloigna, les yeux dans le vague. Léo connaissait bien cette expression pour l’avoir souvent vue chez ses collègues scientifiques. Artémise réfléchissait à quelque chose. Adélaïde s’approcha de sa compagne.

— Tu penses qu’elle aime le coup de la fonte ? murmura-t-elle.

— J’en ai bien peur, soupira Léo.

Elles échangèrent un regard, puis observèrent Norbert Lemasson, affalé contre un des agrès, occupé à masser un estomac meurtri et douloureux.

— Je plains celui qui la mettra vraiment en colère…, chuchota Adélaïde.

Léo ne pouvait qu’acquiescer, tout en espérant que la doctoresse n’ait à exercer ses talents que sur un humain et non sur une Abomination.

2 Comments

2 Responses to Ceux du mercure, 1. L’ombrelle

  1. Louise Cueff dit :

    Un début prenant et mené de main de maître…
    Ton style d’écriture m’épatera toujours Catherine !

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