Ceux du mercure, 3. La mission des pilotes

Les hurlements des sirènes retentissaient dans la cour de la caserne. Les mercuriens couraient à droite et à gauche, cherchant leur équipement, vérifiant que leur fusil était chargé. Honoré était plongé au centre de ce tumulte. Tout jeune capitaine, il affrontait là sa première vraie attaque. La peur l’étreignait, il craignait de ne pas se montrer à la hauteur. Un des mécaniciens le bouscula, le faisant ainsi sortir de ses pensées.

Il aperçut un peu plus loin le vieux Gilbert, l’un de ses lieutenants.

— Quelles nouvelles ? demanda-t-il.

— Une faille du côté des jardins d’Erliet. Nous devons nous dépêcher, les messagers annoncent des classes trois ! Heureusement qu’on surveillait ce coin-là et qu’une patrouille était présente.

Honoré jura entre ses dents. La brèche se trouvait quasiment à l’autre bout de la ville et la situation s’avérait urgente. Pas le temps de s’y rendre à pied ou d’emprunter un omnibus. Ils allaient devoir recourir aux transports de troupes des mercuriens. Le jeune capitaine déglutit.

— Rassemblement ! beugla-t-il. Mesdames et messieurs, vos chauffeurs vous attendent !

La voiture patientait dans l’arrière-cour de la caserne, près du parc où s’élevaient les tours d’embarquement des dirigeables. Les moteurs des véhicules étaient déjà en marche, ronronnant comme un fauve prêt à l’attaque. Le pilote se tenait là, un bras posé sur la portière ouverte. Il regardait les mercuriens avec un rictus qui glaça Honoré.

— Raoul, à votre service. Alors, où c’est que j’dois emmener ces messieurs-dames ? ricana le chauffeur.

— Place des Lavandières, répondit Honoré.

Le sourire de l’homme s’élargit, dévoilant une dentition jaunie par le tabac. Le pilote abaissa ses lunettes de conduite et noua son chapeau de cuir.

— Eh bien, en route messieurs-dames, dit-il.

Peu rassuré, Honoré s’assit à l’avant, juste à côté du chauffeur, tandis que les mercuriens grimpaient à l’arrière. Les plus chevronnés agrippèrent d’ailleurs les bancs de bois. Raoul fit rugir le moteur. Ses assistants ouvrirent les grilles.

— Et c’est parti !

L’équipage s’élança hors de la caserne. Honoré se cogna la tête contre le tableau de bord. Il eut à peine le temps de se relever que le véhicule effectuait une embardée et qu’il heurtait la portière.

— Doucement ! protesta-t-il.

— Faites pas l’enfant, capitaine, répondit le pilote, on n’est même pas encore à fond.

Honoré se cramponna à son siège alors que Raoul écrasait l’accélérateur. Les rues se mirent à défiler. Habitations et passants devenaient flous. Le moteur hurlait, la voiture bondissait follement. Derrière Honoré retentissaient les cris des mercuriens ballottés de toute part.

— Vous allez nous tuer !

— Mais non, mais non ! répliqua l’homme en prenant un virage si serré qu’il rasa un mur.

Honoré aurait voulu fermer les yeux, mais une force inconnue l’empêchait de détourner le regard alors que le véhicule s’engageait dans un lacis de rues étroites, sans ralentir nullement. Le pilote commença à slalomer entre les maisons. Ils allaient mourir ! Ils allaient mourir !

Honoré réussit à détacher son regard de la route devant lui et observa le chauffeur. Il affichait un large sourire dément, les mains crispées sur le volant, les yeux fous, de la bave suintait de la commissure de ses lèvres. Il tourna brusquement à un croisement et emprunta une avenue.

— Attention, ça va secouer un peu, avertit-il ses passagers.

— Pourquoi ? demanda Honoré, avant d’aviser avec horreur ce qui les attendait au bout de la rue.

— Escaliers ! jubila le pilote.

— Vous devez nous amener à bon port, pas nous tuer ! cria le capitaine.

— J’dois vous amener à bon port le plus vite possible, nuance ! répondit le chauffeur. Alors accrochez-vous !

Comme dans un mauvais rêve, Honoré vit la descente se profiler. Il n’y avait rien qu’il puisse tenter. Même sauter en route lui était interdit, la portière était bloquée. Le capitaine se cramponna comme il put, alors que le véhicule basculait dans les escaliers.

Honoré se cogna la tête contre la portière, puis contre le plafond alors que l’équipage dévalait les marches. Enfin, rebondissait de marche en marche. À l’arrière, hommes et femmes hurlaient. Ils ne savaient pas ce qui se passait ni où ils se trouvaient. Ça valait peut-être mieux. Le chauffeur semblait dans son élément. Bringuebalé sur son siège, il tenait fermement le volant, tout en riant férocement.

Un dernier cahot, et Honoré fut à nouveau projeté contre le tableau de bord. Il se redressa et essuya le sang coulant de son nez. La voiture jaillit en avant. Heureusement, le supplice se révéla de courte durée, car la place des Lavandières se profila à l’horizon. Le chauffeur se gara et fit descendre ses passagers. Beaucoup avaient le visage en sang, certains étaient pâles, d’autres affichaient d’intéressantes nuances de vert et luttaient visiblement pour garder le contenu de leur estomac à sa place.

— Voilà messieurs-dames, à pied d’œuvre, comme promis ! s’exclama Raoul.

— Merci bien…, répondit Honoré avec acidité.

La course lui avait laissé le corps endolori et les jambes chancelantes. Pas le mieux avant d’aller affronter une horde d’ennemis venues d’un autre monde. Le capitaine donna le signe du départ à sa troupe, qui le suivit tant bien que mal, sous le regard goguenard du chauffeur. Quelquefois, Honoré se demandait quand même si les pilotes des brigades n’étaient pas en réalité mandatés par les Abominations pour tenter de tuer à petit feu les mercuriens… La question méritait réflexion, en tout cas.

Laissez un commentaire

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment vos données de commentaires sont traitées.