Ceux du mercure, 4. Marguerite Rocheclaire

Honoré tira la sonnette et attendit patiemment. Rien. Pourtant sa mère lui avait certifié qu’elle se trouverait bien chez elle en cet après-midi. Le jeune homme carillonna de nouveau.

— On vient ! On vient ! cria une voix flûtée.

L’écho d’une cavalcade retentit, suivi du bruit d’escaliers qu’on dégringole et d’une bordée de jurons fort peu féminins. Pas de doute, elle était en pleine forme.

— N’allez pas vous casser une jambe, mère ! lui cria-t-il.

— Mais non, mais non, lui répondit-elle à travers le battant.

Il l’entendit courir dans le couloir, ouvrir des tiroirs pour y farfouiller. À coup sûr, elle avait encore égaré les clés. Il prit son mal en patience et regarda autour de lui. On avait taillé la petite haie et planté des bégonias dans le jardinet. Quelqu’un avait repeint les volets et colmaté la vieille fuite du toit. Sûrement un voisin bien intentionné, sa mère n’avait pas l’habitude de penser à ce genre de détails.

Alors que Marguerite Rocheclaire semblait retourner l’intégralité de sa maison pour trouver les clés de l’entrée, Honoré effectua quelques pas, se laissant bercer par les souvenirs liés à cette habitation. Située à Lampagne, dans la campagne victorienne, la demeure était la résidence d’été de la famille. Le jeune homme se remémorait des moments fabuleux, en compagnie de sa mère, de ses tantes et de son oncle. Il se rappelait les heures passées dans les champs avec les gamins du coin, à imaginer qu’ils pourfendaient des Amorphes et démembraient des Pantins. Et puis, l’adolescence aidant, les meules de foin étaient devenues le terrain d’autres sortes de jeux, avec les demoiselles des environs cette fois. Honoré sourit doucement à ces images de son enfance.

La porte s’ouvrit finalement et sa mère tira le battant, un pied-de-biche à la main. Elle lui adressa un sourire radieux, alors qu’il secouait la tête. Il faudrait à nouveau réparer la serrure de l’entrée. Marguerite se jeta à son cou pour déposer un baiser sonore sur ses joues.

— Oh mon garçon ! Je suis tellement contente de te voir.

Elle sautillait sur place, ses longs cheveux blancs noués en chignon tressautant en rythme. Elle portait une simple robe émeraude, dont l’ourlet était maculé de poussière. Ses yeux verts pétillaient comme ceux d’une gamine effrontée. L’Ange seul savait ce qu’elle avait encore bien pu inventer.

— Moi aussi mère, je suis heureux d’être là.

— Entre, je t’ai préparé des petits gâteaux.

Elle s’effaça pour le laisser rentrer. Sa dernière visite remontait maintenant à plusieurs mois, mais la maison n’avait pas du tout changé. L’entrée était un véritable capharnaüm, en partie à cause des recherches intempestives de la clé perdue, mais pas uniquement. S’entassaient dans le vestibule une vieille commode, surmontée d’un miroir ébréché et une chaise à bascule croulant sous les poupées en porcelaine. Marguerite prit le bras d’Honoré.

— Il fait bon, allons dans la véranda.

Ils traversèrent le salon et la salle à manger, également encombrés par des meubles anciens, des bibelots et objets de décoration, sans parler de piles de livres déposées un peu partout. Du plus loin qu’Honoré se souvienne, sa mère avait toujours aimé collectionner tout et n’importe quoi, et plus que tout, elle adorait les livres.

La véranda était presque dégagée et donnait sur un jardin étonnamment bien tenu, quand on songeait au désordre de la maison. Marguerite avait dressé une table pour l’occasion, avec une nappe blanche et la vaisselle réservée aux domiors. Elle invita Honoré à s’asseoir, puis disparut en direction de la cuisine.

Le jeune homme s’installa avant de regarder autour de lui. Des moineaux s’ébattaient dans la fontaine du jardin, le soleil filtrait à travers les branches, qu’une légère brise agitait mollement. Loin de la trépidante vie citadine de Sainte Victoire, tout ici incitait au repos et à la quiétude. Un glapissement en provenance de la cuisine le fit tressaillir. Évidemment, tout respirait le calme tant que sa mère n’était pas dans le champ.

— Tout va bien ? appela-t-il.

— Oui, oui, pas de soucis, répondit Marguerite.

Elle revint quelques instants plus tard, munie d’un lourd plateau où tanguaient dangereusement une théière, des tasses et un bol de biscuits. Un énorme pansement ornait sa main droite. Elle réussit à poser son fardeau sans créer de nouvelle catastrophe et accepta enfin de s’asseoir.

Ils prirent le thé en échangeant les dernières nouvelles. La mère d’Honoré déployait de gros efforts pour demeurer sans bouger, elle qui d’ordinaire ne restait pas en place. Au bout d’une heure, Marguerite n’y tint plus. Elle se leva soudain de sa chaise et commença à sautiller.

— Je dois absolument te montrer quelque chose ! déclara-t-elle.

Sans espérer la réponse d’Honoré, elle fila hors de la véranda. Le jeune homme la regarda s’agiter avec un sourire. Décidément, les années ne semblaient pas trouver de prise sur elle. Marguerite Rocheclaire affichait toujours la même énergie débordante. Il finit sa tasse de thé, en se demanda tout de même ce que sa mère avait bien pu inventer. Elle revint avec une énorme chemise de cuir, d’où s’échappaient des feuillets volants. Honoré se raidit en avisant l’ensemble, il s’attendait au pire. Sa mère déposa le tout sur la table, dans un grand nuage de poussière et une odeur de papier moisi.

— J’ai découvert cette merveille au grenier. Des sonnets du siècle dernier, collectés par un arrière-grand-oncle. Un véritable trésor !

— Je vois ça, répondit prudemment le jeune homme.

Il reposa une feuille sur la chemise, elles étaient poisseuses d’humidité et un insecte avait commencé à tisser un cocon entre elles.

— J’ai tellement aimé ces quatrains, que moi aussi, j’ai résolu de me lancer dans l’écriture ! annonça Marguerite d’une voix triomphante.

— Ah.

Marguerite avait déjà tenté plusieurs fois de se mettre à l’art. Les essais ne s’étaient pas montrés particulièrement concluants. Le capitaine avait pris la décision de faire brûler certaines des toiles peintes par sa mère, car il y avait là de quoi traumatiser à vie un esprit sensible.

— Tu veux entendre mes poèmes ? s’enquit-elle.

Le jeune homme avisa son immense sourire et l’expression d’adoration de ses yeux verts. Il se composa un visage neutre et rassembla son courage. Après tout, il avait affronté des Abominations de classe cinq, il pouvait bien survivre à ce qui allait suivre.

— Alors, ma première œuvre s’intitule « Ode à la boulette de mastic vert trouvée sous mon aisselle par un riant matin d’été ».

— Oh misère de misère…, gémit Honoré.

On frappa à la porte de son bureau. Artémise releva la tête et invita le visiteur à entrer. Elle eut la surprise de voir Honoré tituber dans la pièce avant de s’effondrer sur une chaise. Il affichait un teint verdâtre accompagné de cernes profonds. Il était dépeigné, sa cravate dénouée. Artémise se leva et posa la main sur son front. Il s’avéra brûlant.

— Vous avez bu ? lui demanda-t-elle d’un ton accusateur.

— Non. Pire. Je reviens de chez ma mère !

— Ah. Qu’est-ce que cette brave Marguerite a encore inventé ?

— De la poésie !

Artémise grimaça.

— Est-ce aussi atroce que je l’imagine ?

Il lui lança un regard de bête traquée.

— Au-delà, même. Avez-vous quelque chose contre la nausée et le mal de crâne, ainsi que quelque chose pour oublier ?

— J’ai pour les deux premiers maux, oui. Par contre, ma potion d’oubli n’est pas tout à fait au point, vous devrez composer avec vos souvenirs.

Honoré se prit la tête entre les mains, alors qu’Artémise allait préparer les remèdes.

— Tout de même, vu l’état dans lequel vous revenez de chez votre mère à chaque fois, je me demande si nous ne ferions pas bien de l’embaucher au sein des brigades pour nous aider à combattre les Abominations.

— Pour sûr, sa poésie pourrait constituer une arme de destruction massive…

— Et imaginez le tout mis en musique…, proposa Artémise en réapparaissant avec les médicaments.

Devant la mine horrifiée d’Honoré, elle se hâta d’ajouter :

— Je plaisante, bien sûr !

L’idée détenait néanmoins un certain potentiel, elle en était persuadée.

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