Un texte écrit pour un concours sur un forum de SFFF, sur le thème « Votez pour moi » .  (Et écrit au cours de la campagne présidentielle de 2012 😉 )

 

Les Dieux du Dehors

Le passage s’était ouvert, comme une plaie béante entre les basses dimensions et une minuscule planète, prénommée Terre par ses habitants. Le portail était ridiculement chétif et hautement instable. Un seul être pourrait passer par cette faille tremblotante. Restait maintenant à savoir qui profiterait de cette aubaine.

Les choses peuplant les plans inférieurs s’assemblèrent sous les cieux déchirés et exsangues de Carcosa, cité impie à l’architecture malsaine et bancale. Ils venaient déterminer qui pourrait s’échapper de cette prison où les Rêveurs de Kadath les avaient condamnés à errer jusqu’à ce que la mort elle-même ne soit plus.

Les Chtoniens au pâle corps vermiforme arrivèrent les premiers, suivis des Byakhees étendant leurs ailes immenses et membraneuses. Puis ce fut le tour des Shantak et des étranges Fungi. La Meute de Tindalos les talonnait, alors que derrière eux, rampaient les immondes goules aux visages pourrissants. S’avancèrent enfin les Grandes Ténèbres, les Dieux du Dehors ; Manoo Yood Sushai, Nigguray Shub, Yog Tawil At’Umr, le Corrupteur et, fermant la marche, le Messager. Et les choses assemblées baissèrent le regard devant les seigneurs de Carcosa. Car si, selon les antiques lois, la voix d’un Chtonien valait celle d’une des Grandes Ténèbres, tous savaient en réalité qu’il n’en était rien et que celui qui passerait le portail serait l’un des puissants Dieux du Dehors.

Manoo Yood Shushai, le Chaos Idiot, celui que l’on disait avoir créé l’univers entier dans un accès de démence, s’exprima le premier. Les autres dieux avaient revêtu l’apparence du peuple qu’ils s’apprêtaient à conquérir. Manoo Yood Shushai n’avait pas d’avatar humanoïde. Il était trop inepte pour cela. Il déploya la masse informe et cyclopéenne qu’était son corps. Ses pensées résonnèrent dans les esprits, brisant la conscience de quelques Shantak au passage. Son discours était incohérent, comme à l’accoutumée. Les Dieux du Dehors durent contenir leur impatience, alors que les habitants des basses dimensions s’agitaient, mal à l’aise.

Nigguray Shub intervint alors. Celle aux Milles Rejetons avait revêtu l’aspect d’une femme humaine aux courbes voluptueuses. Mais nul n’était dupe, car dans son ombre grouillaient griffes sanglantes, crocs acérés et tentacules ignominieuses. La Mère Obscure elle peignit à tous ce qui arriverait s’ils laissaient Manoo Yood Shushai passer le portail. Il étendrait son emprise sur la Terre avant d’oublier pourquoi il était là. Et Carcosa resterait à une cité prison dont nul ne s’échappait. Nigguray Shub parla de ses milliers d’enfants et de l’esprit malléable des humains. Si ceux des basses dimensions lui accordaient leur vote, elle ferait en sorte que les pathétiques habitants de la Terre se soumettent et ouvrent de nouvelles failles afin que tous les reclus de cet abject plan puissent recouvrer la liberté.

La Mère Obscure avait de l’éloquence. Le Messager se rapprocha donc de Celui en Jaune, le Corrupteur. Il chuchota des paroles suaves à l’oreille du Maître de l’Aliénation. Seul Celui en Jaune était apte à répandre la folie parmi les faibles. Avait-il oublié le plaisir raffiné de torturer une conscience jusqu’à ce qu’elle sombre dans l’égarement le plus complet ? Le Corrupteur frissonna à ces mots, se remémorant le bouquet exquis de l’insanité. Il coupa la parole à Celle aux Milles Rejetons pour réclamer à tous leur vote, promettant de leur faire goûter l’extase vertigineuse née la saveur des milliers d’âmes qu’on fait voler en éclats. La mère obscure n’apprécia pas l’intervention. Abandonnant son avatar, elle reprit sa forme réelle, masse sombre pullulant de monstruosités répugnantes et se jeta sur le Corrupteur. Celui en Jaune laissa tomber ses haillons couleur or pour montrer à Nigguray Shub son vrai visage, cette infamie tapie sous son masque qui avait irrémédiablement brisé tant d’esprits.

Yog Tawil At’Umr intervint. Rejetant la dépouille humaine dont il était revêtu, il déploya les centaines de sphères qui composaient son corps. Celui qui est Partout et Nulle Part à la Fois parla alors, pour peu que l’on puisse qualifier de paroles le rugissement qui emplit toutes les consciences, faisant même ployer les Grandes Ténèbres. Il ne s’abaissa pas comme la Mère Obscure et le Corrupteur à réclamer les votes des êtres prisonniers de Carcosa, non. Il montra à tous ce qu’il comptait faire une fois libéré de son abjecte geôle. Yog Tawil At’Umr, maître du temps et de l’espace, ferait éclater les liens entre les dimensions, mêlant les différents plans en un seul agglomérat où il régnerait sans partage, jusqu’à la fin des siècles, se régalant de la musique des planètes et du chant des particules.

Alors que tous méditaient ses paroles, le Messager se permit un sourire, stupide mimique humaine, mais de circonstance ici. Les autres Dieux du Dehors n’avaient qu’un avatar présent. Le Messager, Celui aux Cent Visages, en avait des milliers, répartis dans la foule, murmurant contre ses ennemis, semant le doute dans les esprits. Pourquoi voter pour Manoo Yood Shushai ? Il était idiot ! La Mère Obscure et le Corrupteur n’avaient que leurs intérêts en tête ! Quant à Yog Tawil At’Umr, quel avenir y aurait-il pour la meute de Tindalos ou les fungis dans un monde unique où il régnerait en maître absolu ? Celui aux Cent Visages ne voulait qu’apporter la discorde. Et quel meilleur moyen, pour que triomphe le chaos, que d’ouvrir en grand les portes des basses dimensions et de déverser sur cette pitoyable Terre les glorieuses légions de Carcosa ? Et une fois ce monde conquis, de nouveaux passages pourraient se déployer sur d’autres planètes. Nombreux étaient les déracinés se languissant de leur plan d’origine.

Le Messager, que les humains en des temps lointains nommaient avec terreur « le Maître du Désert » et « le Chaos Rampant » s’avança alors. Il n’exigea sa voix de personne. Il appela simplement à ne pas voter pour les autres. Les Dieux du Dehors s’agitèrent à ces paroles. Une vague d’agacement, nouveau sentiment très humain mais parfaitement approprié à la situation, parcourut le Messager. Ils n’avaient rien compris ! Les âmes étriquées des Byakhees, des goules et des autres captifs n’avaient pas besoin de se repaître de folie ou d’annihiler les dimensions. Ils voulaient l’espérance de pouvoir quitter un jour cet ignoble bagne où les Rêveurs les avaient confinés. De l’espoir, seul le Messager leur en avait apporté. Le Chaos Rampant n’eut pas à les appeler à voter pour lui. Ils le firent d’eux-mêmes.

Le Messager leva les yeux vers le ciel. Bleu, quelle étrange couleur. Il regarda autour de lui. La Terre avait bien changé depuis sa dernière venue. Quelques passants dévisagèrent avec curiosité cet homme énigmatique, à la peau noire comme la nuit, avant de baisser la tête avec crainte. Le Messager sourit. Le Seigneur du Désert, les humains n’avaient donc pas totalement oublié ce pharaon d’ébène qui faisait trembler les puissants et courber l’échine des faibles.

Il fit quelques pas, goûtant sa liberté retrouvée. Il se demanda si le Dormeur était encore là-bas, dans sa cité sous les eaux, rêvant du temps où les hommes le vénéraient. L’heure de son réveil approchait. Il allait lui aussi profiter de la discorde à venir. Alors qu’il dépassait un nouveau groupe d’humains, le Messager capta quelques pensées émanant de ces fragiles créatures. Cinq cent signatures, candidatures, présidence, élections. Il avisa des panneaux métalliques étalant sans vergogne des affiches aux couleurs criardes. Un sourire étira ses lèvres. Il avait vaincu les autres Grandes Ténèbres, mystifier une poignée d’humains aller être aisé. Comme ceux de Carcosa, ils voteraient pour lui sans même qu’il ait à le demander. Et le chaos qui suivrait n’en serait que plus délectable.