Le mois francophone : Etherval (bis repetita)

Etherval 4

Du 1er novembre au 1er décembre, c’est le mois consacré à la promotion des auteurs francophones de SF, fantasy et fantastique, à l’initiative de l’invasion des grenouilles !

 

Aujourd’hui, on reparle de Etherval, magazine consacré aux littératures de l’imaginaire. Etherval a publié 5 de mes nouvelles (et en a accepté 6e !). Les nouvelles sont disponibles à cette adresse : en version papier, ou numérique (où vous pouvez acheter les nouvelles à la pièce). Certaines existent en version audio.

Voici un extrait de « L’héritage des fondateurs », nouvelle SF tendance space opéra, disponible chez Etherval, mais aussi à la pièce sur Amazon :

 

Malgré les précautions prises, j’étais suivie. Alors que j’arpentais les ruelles sombres et crasseuses du ghetto d’Obido, je repérai trois hommes derrière moi. Tunique pare-balles obidienne en soie grise, dispositif de communication dernier cri, pistolet paralysant à la ceinture. Deux Humains et un Zalphus au faciès de reptile, l’une des races les plus féroces de la galaxie. Des sbires de Davosi. Je serrai les dents tandis qu’une sueur froide dégoulinait le long de mon dos. Mauvais, tout ça, mauvais !

Je tournai au coin d’une venelle et accélérai le pas, réfléchissant à toute allure. Je devais semer ces trois gaillards. Je dépassai un magasin dont l’enseigne colorée promettait des améliorations spectaculaires des cinq sens, puis bousculai un troupeau de gamins qui jouaient aux holopogs à même le caniveau. Un des mioches tenta, pour se venger, d’attraper dans un bond mes tentacules crâniens ; je l’esquivai et bifurquai dans une ruelle.

Un bref coup d’œil jeté derrière mon épaule m’apprit que mes nouveaux amis me suivaient toujours. Dire que j’avais cru disparaître dans le ghetto d’Obido. Bravo, Rhenna, quelle naïveté ! Du bout des doigts, j’effleurai ma nuque, là où l’implant se trouvait. Que d’emmerdes pour un bout de métal intelligent !

Je slalomai au hasard des artères. Je n’espérais pas semer mes poursuivants, juste me donner un peu de temps. Sur ce terrain, je disposais d’un léger avantage : je connaissais bien le quartier, car j’y traînais depuis un moment déjà. De plus, en cette fin d’après-midi, le ghetto se réveillait peu à peu. Les vieux sortaient leurs chaises pour profiter de la fraîcheur du soir, les camelots dépliaient leurs étals, les matrones pendaient leur linge aux fenêtres. Sans être encombrées, les rues commençaient à se peupler. Les trois gaillards ne pouvaient dégainer leurs armes sans déclencher un début d’émeute.

Je mis à profit un attroupement d’anciens, Humains, Vorns et Kalathiens mélangés, pour me faufiler dans une venelle déserte. Des éclats de voix résonnèrent derrière moi, signe que mes assaillants avaient bousculé les ancêtres. Alors que ces derniers se répandaient en imprécations plus que fleuries, je dégrafai rapidement la robe que je portais et la jetai dans une benne.

Non, je ne nourris pas de pulsions exhibitionnistes, je tiens à le signaler ! Je suis une Altonia et ma race dispose d’une particularité assez intéressante. Je me plaquai contre un mur et pris une grande inspiration. Ma peau, d’ordinaire bleu clair marbrée de taches plus foncées, changea pour adopter la couleur ocre du revêtement. Un picotement me parcourut alors que je forçais mon pouvoir de caméléon. Mes pigments naturels s’effacèrent et je devins la paroi.

Les trois brutes jaillirent soudain à l’angle de la ruelle. Je réprimai un tressaillement. Ils échangèrent quelques paroles en dialecte zalphien et s’engagèrent dans l’allée, passant devant moi sans me voir. Je retins ma respiration. Ils disparurent ; je demeurai de longues minutes immobile, terrorisée à l’idée qu’ils reviennent.

Quand il me parut évident qu’ils avaient perdu ma trace, je relâchai mon camouflage et récupérai ma robe. Elle possédait maintenant l’aspect d’un vieux chiffon et l’odeur d’un égout putride. Je la renfilai quand même, rabattis le capuchon sur mon crâne, puis filai sans demander mon reste.

Je traversai le ghetto pour rejoindre les Jumelles, les deux collines surplombant la ville d’Obido. J’ignorai les vendeurs à la sauvette qui me hélaient pour me vendre leur camelote : casques holographiques piratés, extensions biomécaniques et drogues en tout genres, passe pour quitter la planète en VIP. Je laissai derrière moi les ruelles crasseuses pour emprunter les allées menant au parc où j’avais trouvé refuge.

Le parc… Un nom ironique, bien sûr. « Décharge » aurait mieux convenu. En haut des Jumelles, les habitants entreposaient tout ce qu’ils n’utilisaient plus. Carcasses de navettes de transport, résidus de générateurs ioniques, détritus ménagers. Entre les piles d’immondices s’élevaient des tours, fines et élancées comme des flèches et d’une blancheur ivoirine. Les siècles n’avaient pas réussi à ternir les derniers vestiges des Fondateurs.

L’implant à la base de mon cou vibra, ronronnant comme un chat qui retrouve son maître. Je m’approchai d’une de ces tours et m’assis à ses pieds, reposant mon dos fatigué contre la matière lisse et immaculée. Une étrange sensation de bien-être m’envahit, alors que les filaments biomécaniques fichés dans ma tête répondaient à l’appel de la tour. Je crus mieux voir et comprendre l’univers, moi, la petite archéologue perdue dans cette ville immense. Si je tendais la main et que je me concentrais, je pourrais modifier le monde.

— Elle est là !

Le cri me tira de ma rêverie. Je me levai d’un bond. Les sbires apparurent au détour d’une pile de composants informatiques. Ils m’avaient rattrapée ! Je m’apprêtais à déguerpir. Alors que je faisais volte-face, je me retrouvai nez à nez avec un groupe de mercenaires, à la mine aussi aguichante que les trois brutes qui m’avaient suivie.

Pas la peine d’essayer de fuir, cette fois j’étais bel et bien coincée. Que je leur aie échappé jusque-là tenait du miracle. Le Zalphus s’avança vers moi, il me dominait de deux bonnes têtes. Il sourit, dévoilant une dentition qu’un requin-panthère des mers de Saphiria n’aurait pas reniée.

— Allez, mademoiselle Rhenna, donnez-nous l’artefact, gronda-t-il.

Je reculai et ma main se porta machinalement à l’implant dans mon cou. Une autre que moi se serait dressée devant ces hommes et aurait hurlé « jamais ! », tandis que le vent agitait dramatiquement ses vêtements. En lieu de tirade épique, je ne réussis qu’à glisser et m’étaler sur le sol en tentant de m’enfuir et émis un vague gargouillis. Les brutes convergèrent vers moi. Je me relevai et battis en retraite, mon dos heurta la tour des Fondateurs. Je posai les paumes sur la matière lisse et blanche.

Peut-être le contact avec ce vestige réveilla-t-il quelque chose, en tout cas, l’implant s’activa brutalement. J’eus l’impression que des portes nouvelles s’étaient ouvertes dans mon cerveau. Je disposai d’un pouvoir sur le monde, je pouvais changer ce qui ne me convenait pas. À commencer par mes camarades mafieux qui pointaient leurs armes sur moi. Ils devaient disparaître. Et quoi de plus simple que de faire éclater leurs cellules ? Attention, j’ai dit « simple », pas « propre ».

Je les regardai s’évaporer, leurs fluides s’éparpillèrent dans les airs, dans la terre : le paysage se teinta brièvement d’écarlate. Une puissance phénoménale, enivrante, coula dans mes veines. Je devenais l’équivalent d’un dieu ! Je pouvais remodeler l’univers à mon image !

Je résistai à cet appel et dans un immense effort de volonté, je coupai mon lien avec l’artefact. Le monde m’apparut plus terne et gris. Avec quand même pas mal de rouge, ainsi que des débris de chairs et d’os épars. Je me redressai, horrifiée, avant de me plier en deux et de rendre le contenu de mon estomac, histoire d’ajouter une nouvelle touche organique à ce carnage.

Le contrecoup me frappa. Une violente migraine me broya les tempes, tandis que l’implant se mettait à me brûler. Cette chose, mélange d’un métal inconnu et de filaments organiques, avait goûté au pouvoir absolu. Elle était programmée pour ça et elle en voulait davantage. Je réalisai que la proximité des tours des Fondateurs n’arrangeait rien : après tout, cette mystérieuse race avait aussi bien créé ces flèches que le truc vrillé dans ma nuque et implanté dans mes terminaisons nerveuses.

Il fallait que je m’éloigne, et vite. Je ne pensais pas pouvoir me contrôler si je restai plus longtemps. De plus, si jamais la milice de la ville venait traîner dans le coin, j’aurais du mal à expliquer les morceaux de cadavres éparpillés sur un rayon de plusieurs mètres.

Je titubai quelques pas, avant de ressentir la présence de quelqu’un dans mon dos. Je tournai la tête et le découvris : un Humain, d’une trentaine d’années pour ce que je pouvais en juger. Il portait une longue tunique brune frappée d’un motif étrange et tenait un bâton noueux. Il me regardait avec un mélange de stupeur et de frayeur. Je tendis la main vers lui pour demander de l’aide. Le monde se brouilla et un voile noir me recouvrit.

 

 

 

 

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